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[FR] Entretien avec Joffrey Maï

August 7, 2023

“Même si le transport aérien dans son ensemble ne représente pas plus de 2-3 % du total des émissions de CO₂ mondiales, nous sommes convaincus chez VINCI Airports que le changement climatique est l’un des enjeux majeurs auquel nous devons faire face de façon responsable.”

– Joffrey Maï

Tout d’abord je voulais vous féliciter pour le nouveau projet en République Dominicaine. J’ai lu hier que VINCI Airports a réussi à y installer des nouvelles centrales photovoltaïques.

Merci ! Je comptais justement vous en parler dans le cadre de l’Airport Carbon Accreditation. Nous venons en effet d’inaugurer les centrales photovoltaïques sur nos aéroports de La Isabela à Saint-Domingue, Puerto Plata et Barahona. Nous avons également le projet d’étendre l’installation de parcs photovoltaïques sur nos autres aéroports de la région. Ces sont des installations de taille assez conséquente avec une puissance qui peut aller pour certains d’entre eux à plus de 2 Mégawatt-crêtes. A termes, nous devrions avoir une puissance installée de 6 Mégawatt-crêtes. Cette puissance produira l’équivalent de plus de 24% de la consommation totale d’électricité d’AERODOM. De plus, ces panneaux sont configurés sur l’autoconsommation, c’est-à-dire pour un usage direct de l’électricité produite sur l’aéroport.

Est-ce que cette idée d’aller vers la production d’énergie solaire en République Dominicaine a été conçue au sein des aéroports mêmes ou plutôt au siège de VINCI ?

Ce projet est le fruit de la stratégie définie par VINCI Airports suite à l’acquisition d’AERODOM, mais sa réalisation a été pilotée localement par les équipes dominicaines qui avaient déjà identifié ce potentiel. Il répond également à la mise en œuvre de la politique environnementale AirPact de VINCI Airports sur les aéroports d’AERODOM en République Dominicaine. Il faut savoir que l’électricité produite localement provient majoritairement du fuel, ce projet permet donc de réduire significativement l’empreinte carbone de nos aéroports. Ce projet présente aussi l’avantage de réduire la dépendance des aéroports au réseau électrique local qui n’est pas très fiable.

Est-ce une pratique régulière d’inclure une stratégie environnementale dans chaque business plan au moment d’acquisition d’un aéroport ?

Automatiquement, lorsqu’on acquiert un nouvel aéroport, on inclut dans le business plan la mise en place de notre politique environnementale AirPact. Soit l’aéroport que l’on acquiert a déjà un système en place, et nous regardons comment nous pouvons l’améliorer, soit il n’y a rien, et nous venons alors avec notre propre organisation en matière d’environnement. L’accréditation d’Airport Carbon Accreditation en est un bon exemple. Certains aéroports qui rentrent dans notre périmètre ont déjà un système de gestion environnementale en place mais pas d’accréditation de telle sorte.

Systématiquement, on inclut dans notre modèle financier les coûts d’accréditation, de vérification, d’amélioration du comptage énergétique et cætera. Par ailleurs, en termes d’investissement, nous réalisons une étude de faisabilité en phase d’appel d’offre, dont l’objectif est de voir s’il y a un intérêt à installer et investir dans des équipements d’énergie renouvelable. C’est une démarche que nous mettons en œuvre systématiquement depuis environ 2 ans. On construit des modèles de faisabilité qui permettent de dimensionner le parc photovoltaïque pour un usage d’autoconsommation, d’évaluer le taux de la production photovoltaïque, et de calculer si l’investissement final présente une rentabilité. Lorsque l’électricité est très carbonée et que le coût du KWh est élevé, nous arrivons à inclure l’investissement d’une centrale photovoltaïque dans le business plan au moment de l’appel d’offre. Ce qui nous permet de le mettre en œuvre si nous remportons la concession.

En ce moment, il y a 33 aéroports appartenant au réseau de VINCI Airports qui participent à Airport Carbon Accreditation, c’est-à-dire un nombre important. Il y en a de partout : de France, du Portugal, du Japon, de la République Dominicaine, du Cambodge… est-ce qu’il y a certains pays qui facilitent votre travail, par exemple au niveau de la réglementation ?

Même si le transport aérien dans son ensemble ne représente pas plus de 2-3 % du total des émissions de CO₂ mondiales, nous sommes convaincus chez VINCI Airports que le changement climatique est l’un des enjeux majeurs auquel nous devons faire face de façon responsable. L’adhésion au programme Airport Carbon Accreditation de tous nos aéroports dans le monde témoigne de cet engagement volontaire. Pour être clair, nous n’adhérons pas à ce programme pour satisfaire des exigences réglementaires, mais par conviction et engagement volontaire.

En ce qui concerne l’existence d’un cadre réglementaire, il existe dans l’Union européenne la directive ETS qui impose un réel effort de réduction des émissions de CO₂ via le système d’échange de quotas d’émission de CO₂. En France, nous avons l’article 45 de la loi de transition énergétique pour la croissance verte qui impose aux opérateurs des 11 plus grands aéroports français (dont Nantes Atlantique et Lyon Saint-Exupéry) d’adopter un programme d’actions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre). A l’international, d’autres mécanismes réglementaires peuvent induire des réductions d’émissions de CO₂. Par exemple, en Serbie et au Japon, les réglementations nationales relatives à l’efficacité énergétique imposent des réductions de consommations énergétiques, ce qui induit des réductions d’émissions de gaz à effet de serre.

Comme vous voyez, ce paysage réglementaire est assez hétérogène, alors que notre approche est globale. Il est inconcevable pour nous de ne pas agir dès maintenant et de mettre l’action climatique en œuvre dans toutes les parties du monde où s’étend notre réseau aéroportuaire.

Comment vous gérez votre travail sur l’environnement d’un réseau aussi vaste ?

Lorsque je suis arrivé chez VINCI Airports en 2014 avec pour mission de définir la politique Environnementale du Groupe, je me suis moi-même demandé comment engager tous nos aéroports dans une démarche commune d’amélioration de la performance environnementale. A l’époque, le réseau ne comportait que 23 aéroports mais était néanmoins déjà assez vaste avec 10 aéroports en France, 10 au Portugal et 3 au Cambodge, et aussi assez hétérogène avec des aéroports allant à de moins de 100 000 passagers à 18 millions de passagers. Il fallait donc identifier des axes stratégiques pour le Groupe, mais qui puissent également fédérer tous nos aéroports. Nous avons ainsi décidé de travailler sur 4 axes principaux d’ici 2020: La réduction de notre intensité énergétique, l’adhésion de tous nos aéroports au programme Airport Carbon Accreditation quelles que soient leur taille, et leur localisation, la protection de la biodiversité, et la certification ISO 14001 pour tous nos aéroports. Ces 4 objectifs représentent un réel enjeu pour notre activité. Notamment, le sujet de l’énergie et des émissions carbone, parce que chaque aéroport quelle que soit sa taille et ou qu’il soit situé, a besoin d’énergie pour fonctionner et émet alors du carbone.

Les émissions de gaz à effet de serre ont un effet global sur la planète et c’est un sujet qui parle donc à tous nos aéroports où qu’ils soient situés. La manière dont on gère l’environnement dans notre organisation c’est d’identifier les sujets prioritaires, de considérer l’ensemble de mesures qui y répondent et puis les mettre en place de la manière la plus simple possible.z à effet de serre ont un effet global sur la planète et c’est un sujet qui parle donc à tous nos aéroports où qu’ils soient situés.

Un programme comme Airport Carbon Accreditation présente un avantage : c’est une démarche très cadrée. Le programme aide à organiser et à structurer la mise en œuvre de la gestion du carbone, en proposant un référentiel de calcul d’empreinte carbone, en définissant un cadre pour les vérifications, et en partageant des guidelines et des bonnes pratiques sur la réduction des émissions. Le fait de faire appel à des programmes développés au niveau international et qui sont standardisés nous permet de les mettre en œuvre facilement dans tous nos aéroports.

Pour répondre un peu plus en détail à votre question sur comment gérer un réseau aussi vaste, nous cherchons à fédérer encore d’avantage tout le réseau VINCI Airports dans notre démarche environnementale. Pour cela nous avons créé avec notre académie de formation, la VINCI Airports Academy, un ensemble de modules de formation / sensibilisation à la gestion de l’environnement chez VINCI Airports. Ces modules permettent de toucher tous nos pays, et tout le personnel : un module de formation pour le top management, un module de formation des responsable environnement, et enfin un module de sensibilisation aux bonnes pratiques environnementales aéroportuaires pour l’ensemble du personnel et des partenaires. Nous avons vraiment créé tout un package de formation et sensibilisation multilingue pour être capable de déployer les bonnes pratiques environnementales partout dans le monde.

Nous mettons à profit également toute l’étendue de notre réseau en capitalisant et en partageant les bonnes pratiques. C’est grâce au retour d’expérience de nos aéroports d’ANA au Portugal, accrédité depuis 2010, que nous avons pu, dès 2015 en pleine COP21 de Paris, faire accréditer l’ensemble des 10 aéroports français et les 3 aéroports cambodgiens.

Chaque nouvel aéroport qui entre dans notre réseau profite du savoir-faire du Groupe, ce qui joue un rôle d’accélérateur dans le processus d’accréditation. Par exemple AERODOM, qui gère nos 6 aéroports en République Dominicaine est entré dans notre réseau en avril 2016, a réussi à intégrer Airport Carbon Accreditation en janvier 2018, donc finalement en très peu de temps. Un autre très bel exemple est le Japon avec nos aéroports du Kansaï qui ont intégré le Groupe en 2016 et ont obtenu leur accréditation directement au niveau 2 en novembre 2016 devenant les premiers aéroports japonais à adhérer au programme.

Wow, c’est très rapide.

Oui, effectivement. Au Japon, les équipes ont fait preuve d’une très grande efficacité. Mais ceci montre très bien la capacité que nous avons chez VINCI Airports à partager les bonnes pratiques et à mettre en place le programme Airport Carbon Accreditation dans n’importe quel pays.

Parlons un peu de ces bonnes pratiques. On a commencé en mentionnant le projet solaire en République Dominicaine, est-ce que vous avez d’autres projets de production de l’énergie renouvelable parmi vos aéroports ? Par exemple, des éoliennes ?

Nous avons de petites éoliennes au Japon sur l’aéroport de Kansaï, mais pas encore de parc éolien à proprement parler. Mais comme je vous l’ai dit, l’opportunité d’installer des systèmes de production d’énergie renouvelable ou faiblement carbonée est systématiquement étudiée sur tous nos nouveaux projets de développement. Avant les projets solaires en cours en République Dominicaine, l’énergie produite par les centrales photovoltaïques présentes sur certains de nos aéroports comme sur Porto ou Kansaï, revenait au réseau électrique local. La nouveauté concernant les installations solaires mises en place sur les aéroports de La Isabela, Puerto Plata et Barahona, c’est leur configuration en autoconsommation, nous permettant de produire et consommer l’énergie entièrement décarbonnée sur place. Et comme je vous l’ai dit ce n’est pas fini, nous allons poursuivre l’installation de panneaux photovoltaïques sur nos autres aéroports dominicains. Fin de l’année prochaine, nous devrions atteindre au total plus de 6 Mégawatt-crête. C’est quand même énorme ! A Salvador au Brésil, nous avons également intégré en phase d’appel d’offre un parc photovoltaïque d’une puissance d’environ 3 Mégawatt-crête.

Au Japon, nous soutenons une initiative d’énergie alternative à l’aéroport de Kansaï: depuis 2015, une station hydrogène est opérationnelle sur l’aéroport et permet de ravitailler des véhicules à piles à combustibles. En 2017, Kansaï a testé avec succès un bus à pile à combustible ravitaillé par cette station H2. Une autre station hydrogène est installée au Cargo et permet de ravitailler des chariots élévateurs fonctionnant à l’hydrogène.

A Belgrade, en Serbie nous avons prévu la construction d’une centrale photovoltaïque d’ 1 Mégawatt-crête. Et comme l’électricité y est chère et fortement carbonée et qu’il y a un besoin thermique en chauffage et en refroidissement, nous avons également prévu d’y déployer un système de trigénération qui contribuera à réduire l’empreinte carbone de l’aéroport.

Qu’est-ce que c’est ?

C’est un système qui permet de produire, à partir du gaz naturel, de l’énergie électrique, de la chaleur pour le chauffage et du froid pour le refroidissement. L’énergie produite par ce système est moins carbonée que si elle était issue du mix électrique local. Nous avons également d’autres projets à étudier comme la possibilité d’implémenter un système basé sur la géothermie. Mais pour l’instant la mise en place de parcs photovoltaïques est notre projet phare en matière d’énergie renouvelable.

Est-ce que vous rassemblez tous les chiffres concernant cette production de l’énergie pour l’entièreté de votre groupe ?

Oui, bien sûr. Nous suivons cela sur 100 % de notre périmètre depuis 2014. Aujourd’hui, ces consommations figurent dans notre rapport d’activité dans le volet environnemental. Les chiffres sur la capacité des systèmes de production d’énergie renouvelable font également partie des données demandées à nos aéroports. Le taux de l’énergie verte produite est également un indicateur que l’on suit. Pour l’instant, vu que l’installation de parcs photovoltaïques en autoconsommation est un projet très récent, nous allons avoir les chiffres indiquant les réductions d’émissions de GES qu’en fin d’année 2018. Nous n’avons pas encore de retours quantifiés, mais c’est quelque chose que nous allons suivre dès l’an prochain.

Au sein de VINCI Airports, vous avez à ce jour un aéroport neutre en carbone : l’aéroport de Lyon Saint-Exupéry a atteint le niveau 3+ de l’Airport Carbon Accreditation en 2017. Est-ce que vous avez des ambitions pour emporter la neutralité en carbone ailleurs dans votre réseau aéroportuaire ?

En fait, le niveau 3+ de Lyon Saint-Exupéry était une des toutes premières initiatives de VINCI Airports, lorsqu’Aéroports de Lyon est entré dans notre périmètre. Nous avions identifié la possibilité d’aller rapidement vers le niveau 3+ et nous avons poussé pour que ce soit fait rapidement. Aéroport de Lyon-Saint ExupéryNotre engagement affiché est d’embarquer tous les aéroports de notre réseau dans le programme Airport Carbon Accreditation. Acquérir ou maintenir le niveau 1 sur tous nos aéroports pour 2020 est donc notre engagement ; et cela implique déjà un gros travail pour les nouvelles acquisitions qui sont nombreuses. Au travers d’AirPact, nous travaillons aussi à la mise en place de programmes de réduction de nos consommations d’énergie, et à la mise en place de Systèmes de Management Environnementaux couvrant les aspects énergie et carbone. Donc, tout naturellement, nous devrions être en mesure d’aller au niveau 2, et il est probable que d’ici peu, d’autres aéroports atteignent le niveau 3 ou 3+ et rejoignent Lyon Saint-Exupéry dans la liste des aéroports neutres en carbone.

Quelle est votre vision personnelle sur la neutralité carbone ?

Dans une vie antérieure, j’ai travaillé à la réalisation d’un tel projet au Maroc. L’objectif était de construire une usine de production automobile qui soit neutre en carbone. Je travaillais sur l’enregistrement du projet au titre des Mécanismes de Développement Propre en lien avec le Protocole de Kyoto, alors je connais assez bien le mécanisme qu’il faut suivre pour faire enregistrer son projet et qui donne lieu ensuite à des crédits d’émissions carbone vérifiés. C’est pourquoi je pense que la compensation carbone, pour arriver à la neutralité carbone, est un bon système. Parce que finalement, cela revient à investir indirectement dans des projets de réductions d’émissions qui, sans cette contribution externe, n’auraient pas été mis en œuvre naturellement. La question qui se pose néanmoins c’est : comment compenser ? Je pense que le choix de projets de compensation est vraiment essentiel.

Chez VINCI Airports, nous serons toujours vigilants à l’origine des crédits carbone qui nous serviront à compenser : le pays d’origine de ces crédits, comment ces crédits carbone ont été reconnus, quelle est la valeur ajoutée dans le pays où le projet a été mis en place, etc. Pour Lyon Saint-Exupéry, la compensation s’est faite en soutenant le projet « New Lao Stove » porté par l’ONG GERES au Cambodge, et qui consiste à diffuser des foyers de cuisson domestique améliorés. Je pense que la démarche de compensation aide à stimuler l’action climatique. Le changement climatique c’est un enjeu global, donc si on fait la compensation en investissant dans des technologies plus propres ailleurs dans le monde, ça va dans le bon sens.

Pour terminer sur une note davantage personnelle, je voulais vous demander qu’est-ce que vous aimez les plus dans votre travail ?

C’est sûrement de jouer un rôle concret pour réduire à long terme l’impact de notre réseau d’aéroports sur l’environnement. Je suis très fier de notre travail, et du fait qu’avec notre stratégie, nous soyons capables de mettre en place des mesures concrètes et visibles et qui n’auraient sans doute pas été lancées sans nous.